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POURQUOI ROBAA?

Le projet ROBAA est né d’une idée commune : le retour aux voix et aux mémoires d’enfance d’un père – psychanalyste, professeur de psychologie et de littérature comparée ainsi qu’éditeur –, et de son fils – photographe et cinéaste. Ces voix et ces mémoires, étranges, étrangères, ce sont celles que les oreilles du père entendaient alors qu’il était enfant puis qu’il en vint, alors qu’il rédigeait son postdoctorat en Pologne, entre Lodz et Varsovie, à transmettre à son fils. C’est que le père, à l’époque, devait retourner sur le site de l’une de ses langues : la Pologne du début des années 90. Ce parcours commençait alors à prendre sens en s’étayant sur certaines des migrations familiales au Canada, à Toronto, dans les années 60. Cette Pologne devint dès lors celle du Lodz de l’enfance du fils, celle des blocs communistes, identiques et inquiétants, des supermarchés dégarnis, mais aussi des chambres à gaz, des fosses communes, l’un des lieux de la cruauté sans alibi justifiable et du déshumain le plus radical.

ROBAA s’imposa donc par une sorte de retour au pays où cela, dans le monde contemporain, s’est d’abord déroulé à l’aube du XXe siècle, soit l’Arménie. Or, comme le retour du refoulé, cet « événement » ne cesse de faire retour dans la mémoire humaine, même si la vitesse de l’Histoire semble actuellement le faire reculer vers la spectralité, bref l’effacer sans jamais toutefois y parvenir. Afin de combattre cet effacement, le père et le fils ont conçu un projet intermédiatique et multimodal dans lequel la traduction et la transcréation jouent un rôle fondamental puisque chacun des modes expressifs (écrits, imagétiques et musicaux), entrant dans un processus de transposition d’un support artistique à l’autre, se voit déplacé, décentré, bref en cours de migrance. En nous appuyant sur la porosité et la rencontre des champs et des disciplines, nous cherchons à rejoindre plusieurs publics dont les coordonnées de compréhension et d’expérience du monde sont différentes. Nous espérons ainsi favoriser des transversalités et de rhizomes qui accroissent les potentialités interprétatives. Si cette perspective multiple s’est imposée à nous, c’est parce que l’apparition depuis une quinzaine d’années de la multimodalité semble en voie d’entraîner des modifications en profondeur du statut de la mémoire (place prépondérante de l’écran, émergence d’un nouvel écosystème culturel, bouleversement des modes de recherche avec internet, etc.) à l’ère de la globalisation.

Mais il y a plus. Bien sûr, les tentatives d’effacement du génocide arménien, le premier grand crime de masse de l’histoire contemporaine, à l’orée du XXe siècle, touchaient déjà le « cœur des ténèbres », cet impensable aveuglant qui git en l’humain depuis ses origines. Cela dit, nombreux sont les motifs historiques, sociaux, politiques, sociologiques, économiques, philosophiques, artistiques et psychiques qui ont permis de faire de la Shoah la Catastrophe. Pourtant, les trajets collectifs et singuliers du père et de son fils les confrontent à la nécessité éthique de se déplacer pour ne pas s’abîmer dans ce paradigme absolu de l’horreur. Venus des Amériques, sur fonds d’esclavage et de colonisation, ils tentent de penser autrement.

Comment et combien autrement? En adoptant une perspective anthropologique et créatrice qui ne soit plus arrimée uniquement au familialisme. S’il s’agit bien d’une expérience de transmission généalogique, le projet ROBAA ne s’y tient pas et permet au père comme au fils de se laisser traverser par tout ce qui vient du dehors et déplace la filiation « naturelle ». Dans un transfert migratoire qui laisse se déployer des réalités hétérogènes en termes de pays, mots, d’images et de psyché, de l’un à l’autre chacun fait l’épreuve de l’étranger. Le fils et le père éprouvent alors leur déterritorialisation, tissée de relations a-généalogiques.

C’est ainsi que ce projet de création intermédiatique les amène à effectuer un parcours géopolitique, géopoétique et géopsychique qui les conduit du Proche-Orient, c’est-à-dire de la Syrie et du Liban, à la Kolyma, en passant par l’Allemagne, la Pologne, la Lithuanie et le Belarus… mais aussi par le Cambodge, l’inde, le Sri Lanka… dans tant de pays où les génocides à bas bruits sont actuellement actifs. Tout en repassant sur les traces de grandes tragédies humaines et culturelles - sans oublier celles des Amériques et de l'Afrique -, ce trajet est doublement autobiographique, tissant la rencontre du père et de son fils. Nous n’oublions pas des événements aussi tragiques que les massacres de Srebenica ou le génocide du Rwanda. Mais nous nous en sommes tenus à ce qui nous a touché dans nos histoires subjectives et c’est cette dimension intime, intensément et doublement personnelle, qui guide ce parcours au cours duquel nous explorons ce qui s’imprime chez deux sujets en travail de transmission lorsqu’ils explorent en eux et dans le monde les traces de divers effacements.

Qu’en reste-t-il ? La mise en acte entre eux d’un transfert de mémoire qui ne rejoue pas quelque grande épopée et ne sombre pas dans la nostalgie du pays perdu ou la mythification du deuil impossible. Il s’agit au contraire de contribuer au travail de culture en inscrivant dans leur parcours de vie respectif et commun - Gabriela, l’une des filles de la famille, les a désormais rejoint dans ce parcours – la création d’un héritage culturel s’appuyant sur le parti pris des choses les plus concrètes qui soient tout en faisant transiter ces dernières par des supports leur offrant différentes configurations et différentes vitesses de dissémination. C’est par ce rhizome que les fantômes rencontrent la matérialité d’âme qui leur permet de soutenir la vie en n’oubliant pas les disparus. Et la nécessité d’une perspective intermédiatique devient alors évidente en ce qu’elle permet de faire travailler l’irreprésentable, de jouer dans les interstices de des « faits », de repenser la notion même d’événement en insistant sur l’hantologie de l’Histoire.

Le titre de ce projet: Roads of Bones and Ashes, est inspiré du nom donné à la route fédérale M56 en Russie, dite route de Kolyma (la ville principale de la Kolyma) ou Route des os. D’une longueur de 2 032 km, elle relie Madagan et Iakoutsk, capitale de la république russe de Sakha, en Sibérie centrale. C’est là qu’on trouve les mines d’or en aval de la Kolyma. La première partie de la route des os (surnommée ainsi parce que des milliers de prisonniers furent incorporés dans la chaussée) fut construite en 1932 sous Staline par les prisonniers du camp de travail de Sevvostlag. Elle fut poursuivie par les prisonniers des goulags voisins jusqu’en 1953.