Traduttore (non è) traditore

Quelles tâche difficile, voire même impossible que celle de la traduction, répète-t-on ad nauseam. Le traducteur ne saurait qu’être infidèle, félon même. Et l’acuité du problème peut devenir troublante lorsqu’il devient, placé en position d’interprète – mais ne l’est-il pas toujours ? –, passeur de discours (d)énonçant l’extrême trahison en quoi consiste un génocide et la conversion forcée d’un peuple – par exemple, lorsque des milliers d’Arméniens ont dû pour survivre s’islamiser.

Cela dit, même dans un tel cas, la position monogamique (traduttore traditore) ne tient pas la route dès lors que l’on se met au travail des langues. Car justement, il y a toujours de l’intraduisible et de l’impossible dans la langue et dans le meurtre de masse. Il y a là, dans la violence absolue, révélation (alètheia) du non-originaire, émergence du Réel. Et la langue alors trahit et ne trahit pas, dit et tient sous scellé, éclaire et zombifie. Mais il n’y a pas originairement perte. En fait, peut-être retrouve-t-on, derrière le mythe de la trahison celui, refoulé, d’une perte de désir et d’une insatisfaction sexuelle devant la langue supposée originale. En tout cas, depuis qu’a émergé sur le marché mondial des discours lalittérature-monde (expression forgée par Édouard Glissant), le traducteur et l’interprète ne jouent plus les seconds violons et énoncent quelquechose de la vérité transcréatrice des langues qui s’accouplent

dans une sorte d’échangisme généralisé. Aucune langue n’est adultère et fornicatrice, et toutes le sont, cherchant constamment de nouveaux amants. Voilà pourquoi la relibidination et la retransitionalisation nécessaires à la traversée du traumatisme impliquent une opération traductrice qui prennent en compte les relations hors-couples.

Pour illustrer cette nécessité, je citerai trois extraits du célèbre texte de Walter Benjamin intitulé La tâche du traducteur parce que la conception de la traduction qui y est développée inspire continûment le projet ROBAA.

Le premier extrait de ce texte donc, glané sur le site idixa et qui nomme bien notre rapport de traducteurs à la traduction, lequel est d’ailleurs plutôt de transcréation :

«  Quelle est la tâche du traducteur? Ce n’est pas d’adapter le contenu d’une œuvre à de nouveaux lecteurs, ceux qui ne comprennent pas la langue d’origine, car l’œuvre elle-même (l’original) ne s’adresse pas aux lecteurs. C’est de s’acquitter d’une dette. Restituer le sens de l’œuvre ne suffit pas. Il faut exhiber le langage dans sa pureté magique, mystérieuse. Ce n’est pas une transposition dans une autre langue, c’est une création. »

Walter Benjamin, commente le responsable du texte

sur idixa, « utilise le vocabulaire de la vie, de la survie, de la génération, de l’ensemencement et de la procréation. Traduire, c’est comme faire naître un enfant, c’est ouvrir à l’œuvre un autre monde. Selon Jacques Derrida, ce n’est pas une transposition, c’est une invention. Le traducteur est libre de la forme qu’il donne à cette invention, mais il est soumis à une double contrainte : (1) détacher la lettre du sens commun (2) respecter l’original, le garder dans son authenticité, viser en lui un langage pur, une écriture sacrée. Double bind que traduit bien ce que l’écrivain-traducteur Nicolas Goyer décrit lorsqu’il parle des « forces migratoires du transfert » : «  Que traduire alors, sinon, comme réservoir ou potentialité de transfert migratoire, les sentiments géographiques […], qui participent du tissage des forces territoriale et centrifuge – dans ses échos affectifs, symboliques et historico-politiques impossibles à désolidariser du généalogique inhérent à chacune de ces écritures, quant au destin du pays ? » Combien pertinent apparaît ici ce commentaire lorsqu’on le replace dans la perspective du colloque sur les Arméniens islamisés ! Le traducteur-interprète qui écoute-entend-transfert-traduit-parle d’une langue l’autre durant ce colloque n’en vient-il pas, selon le souhait de Benjamin, à « attester de la façon la plus exacte possible de la parentéentre les langues » et, n’ayant alors « pas de prétention à l’objectivité », à ne pas tomber dans le piège de « refléter l’original » lequel, de toute manière, « ne lui ressemble pas ». Le traducteur-interprète opère « une mutation,

un renouveau du vivant, une modification de l’original même, qui continue à mûrir à travers elle. De génération en génération, les mots changent de sens, les subjectivités évoluent. En traduisant l’oeuvre, on tient compte de ce processus historique et fécond. Ce ne sont pas deux langues mortes qui sont mises en relation, c’est la parole de l’écrivain qui poursuit son enfantement. L’enjeu de la traduction est moins la réception ou la reproduction du texte que sa survie. »

Laissons-nous enfin rêver en surfant sur le second extrait de Benjamin que je propose…

« Les langues ne sont pas étrangères les unes aux autres. Abstraction faite de leurs relations historiques, elles sont toutes, a priori, apparentées. Il y a entre elles un rapport intime, dissimulé, qu’aucune traduction ne peut révéler complètement mais dont témoigne la traductibilité des textes. Dans ce rapport se cache le vrai ou pur langage. Il est impossible de le créer, mais il est possible de le représenter en germe. »

Non, en pensant au vœu d’Hrant Dink, le turc et l’arménien ne sont pas des langues étrangères l’une à l’autre ; elle sont bel et bien « apparentées », et ni l’une ni l’autre ne vivent à l’âge de pierre.