Étoffes

Dans « L’Atelier », Francis Ponge écrit, s’efforçant de penser sur le mode déconstructionniste la singularité de l’espace et du travail de l’artiste : « au risque de crever la notion […], de la détruire en quelque façon, enfin d’en percer le mystère », on en vient à se demander à quelle activité de métamorphose se livre bien celui ou celle qui y vit. Voilà : « l’artiste mue et palpite et s’arrache ses œuvres. Qu’il faut alors considérer comme des peaux. » Peaux de résonances…

L’atelier et la maison de Sophie Visier, en quelque façon fœtaux, se proposent comme un tel lieu d’arrachement et donc de gestation. Avec ceci de très particulier qu’elle procède au dépôt d’empreintes de corps enduits d’argile qui confient à la toile leurs traces inconscientes les plus secrètes, les plus archaïques, oubliées mais pourtant absolument marquantes. Les expériences sensitives passées peuvent alors refaire surface, refont de fait surface, que le sujet l’entende ou non. La toile vient alors recueillir les perceptions et les sensations épidermiques les plus anciennes, jusqu’à leur donner forme, le moi qui s’était constituer par étayage sur la peau de la mère prenant alors une figure et un relief saisissants. La peau-toile – holding de l’artiste et du dépositaire – soutient, contient, protège peut-être, en tout cas touche et se trouve nécessairement touchée, donc stimule le corps et le psychisme.L’inscription elle-même retrouve sa dynamique interne, jouant des os et des cendres sans verser dans l’angoisse d’anéantissement.

De la dé-position à l’arrachement – du corps qui abandonner un moment sa peau comme de Sophie qui prépare et offre la toile –, une mutation ou mieux, une muation se tisse, textilité de la mémoire.