Résistances

Nous voici au Centre d’art contemporain Walter Benjamin, à Perpignan, à moins de 55 km de Port-Bou, une heure à peine donc de la frontière espagnole, où le penseur juif-allemand, désespéré à cause des persécutions du régime nazi, se serait enlevé la vie avec une dose de morphine en septembre 1940. La simple existence de cet espace de culture en devenir constitue un hommage à l’homme des passages, des flux, du lointain et de la proximité, de l’à-présent et de la transcréation.

Nous visitons, au lieu situé place du Pont d’en Vestit (l’autre est situé au Couvent des Minimes) une exposition intitulée Métamorphose(s) 1883-2013 – Entropia. Ambitieux, ce projet réunit 70 artistes et 20 cinéastes dans une volonté réelle de croiser des pratiques (peinture, street art, photographie, vidéo, etc.) souvent opposées par les experts. Il s’agit en fait d’un « pari positif sur l’avenir, au moment même où tous les instruments de communication certifient que demain sera pire qu’aujourd’hui », procès que pour notre part nous ne partageons pas. Optimiste naïf qui nierait l’essence fragmentaire du désastre comme manque du désastre justement, oubli, passivité, dessaisissement, mort ? Nous ne croyons pas. En tout cas, cette exposition voudrait « affirmerqu’un autre monde est possible : un monde où, à l’inverse des idéologues de la décroissance, la production de biens, de services, d’habitats s’accompagnera d’un supplément d’art et d’une nouvelle formulation

de la richesse. » Un autre monde où la chute des grands métarécits d’émancipation ne conduit pas nécessairement à l’extinction de l’espèce humaine. Et de fait, avec robaa, il s’agit, comme l’écrivent les organisateurs, de tenter de penser un au-delà de l’idéologie du témoignage des grands crimes de masse – dont les dispositifs économiques participent –, que de participer sans cesse aux mouvements de réinvention du monde.

.Dans l’une des salles de l’exposition, quelques visiteurs fantômes, presque clandestins, en tout cas métèques, déambulent entre les continents du monde. Ils rencontrent des cartographies déplaçant des frontières plus que mouvantes, oniriques. Juste devant ces nouvelles géographies valsant avec des drapeaux de l’ONU, des photos prises à 23h59 du firmament de villes au seuil de grands tournants tragiques du XXe siècle : Guernica, 25 août 1937, Caen, 5 juin 1944, Hiroshima, 5 août 1945, Bagdad, 15 janvier 1991 et quelques autres – mais il y en aurait tant et tant… les humains savent rarement s’arrêter…, mais ils savent aussi souvent reprendre…