Par-delà le bien et le mal

Voilà une de ces photos de carte postale ou de celles que postent sur leur blog les voyageurs, dont nous sommes, à n’en pas douter. Istanbul la Merveilleuse, la Reine des Villes, comme on l’appelle de manière amphigourique, ville-carrefour où l’on sent, même aujourd’hui, combien fut riche le commerce de la soie, des épices, du thé, de l’orfèvrerie et de tant d’autres choses depuis la nuit des temps. Cité appuyée sur le Bosphore tel un joyau jalousé par plusieurs grandes figures – Darius, Alexandre le Grand, Constantin, Godefroy de Bouilly, Süleyman le Magnifique.

À l’époque de sa plus grande splendeur, Constantinople comptait plus de 500 églises, dont Hagia Sophia (la « Grande Église ») et Hagia Apostolia (l’église des Saints-Apôtres, dont l’autre nom était Polyandrion, le cimetière impérial), qui était la deuxième en importance et qui fut, après la chute de Constantinople, le siège du patriarche, sans compter qu’elle recelait, outre plusieurs tombeaux dont celui de saint Jean Chrysostome, une prestigieuse collection de reliques: la trompette de Josué, le bois de la vigne de Noé, etc. Aujourd’hui, presque toutes les églises sont été remplacées par des mosquées et les minarets appellent bien sûr lesfidèles, mais réverbèrent aussi que le mythe de l’identité nationale turqueest assis depuis 1923 sur une barbarie qui commence

à peine à mettre son ombre en lumière : le génocide des Arméniens. Et sur un tabou également : à savoir que Sabiha Gökçen (ce nom signifiant « appartenir au ciel »), une orpheline armémienne qu’adopta Mustafa Kemal, le fondateur de la République, devint la première femme pilote de chasse en Turquie et au monde, ce qui l’amena à participer au massacre des Kurdes du Dersim. Un des aéroports d’Istanbul porte aujourd’hui son nom et une médaille de la Fédération aéronautique internationale (décernée aux femmes ayant accompli « des exploits remarquables dans les sports aériens ») porte son nom. C’est entre autres pour avoir dénoncé ce tabou que le journaliste Hrant Dink fut assassiné en 2007, autre manière de tenter d’en finir avec les secrets d’État.

Récemment encore, alors qu’Istanbul possède déjà plusieurs grandes mosquées, le gouvernement turc a décidé de transformer Hagia Sophia (la « Grande Église ») en mosquée, comme également le plus grand monastère byzantin – à savoir le monastère Stoudios, qui était devenuune partie du musée de l’église. Le même sort a frappé Hagia Sophia de Trabzon et guette celle d’Iznik. Évidemment, les réactions au sujet del’église d’istanbul du côté de la Grèce ne se sont pas fait attendre et le ministre des Affaires étrangères a indiqué qu’il considérait ce geste comme une insulte « anachronique et incompréhensible s’agissant d’un État qui déclare vouloir devenir membre à part entière de l’Union

européenne, le principe fondamental étant le respect de la liberté religieuse » (Daily News, 23-11-2013). Qu’il y ait sous ces efforts d’effacement de l’Histoire des luttes entre humanistes et islamistes apparaît évident. Mais la question demeure de ne pas entendre que l’acharnement à faire disparaître ne peut pas ne pas laisser de restes qui reviennent hanter l’humanité.

C’est pourquoi l’essentiel nous paraît de dépasser les antagonismes mortifères, ainsi que le souhaitait Dink de même que la Fondation qui porte aujourd’hui son nom et dont Nelson Mandela aurait pu partager la mission : « La Fondation Hrant Dink conçoit le champ de l’histoire comme une plateforme sur laquelle le passé peut être mis en question ; et conçoit qu’un futur peut être créé qui soit fondé sur un langage soigneux diligent et pacifique. »  Ce qui se traduit par le désir suivant : « L’iceberg qui existe entre les sociétés turque et arménienne ne peut fondre que par la chaleur des relations qui se formeront. » L’on peut considérer niais cet humanisme, voire le ranger du côté naïf et néocolonialiste des mouvements droits-de-l’hommisme. Reste que le dialogue l’une des formes privilégiées du travail de culture.