L’inconscient décentré

Que d’associations m’évoquent cette photo de notre ami, le pédopsychiatre et psychanalyste Michel Fruitet, dont la tête, comme les humains de désormais, se voit traversée par le numérique ! A-t-il lui aussi été mis sous écoute électronique par la NSA, ses « données » sont-elles traitées ? Ou, dans le nouveau rapport à l’État, aux identités et aux liens sociaux qui sont apparus avec internet, est-il alors, en tant que métèque, la métaphore de l’individu 2.0, que le migrant représenterait, selon plusieurs penseurs ?

Bref, d’innombrables questions se posent en effet à partir du numérique que l’on doit, me semble-t-il, qualifier de mutation psychique collective. Parmi elles: qu’advient-il du langage et de l’inconscient, l’un et l’autrevenant ensemble ? À moins de refuser par bêtise ou arrogance l’hypothèse freudienne en réduisant les habitants de la Terre à des terminaux neurologiques, ne devons-nous pas nous interroger sur les nouvelles modalités du fonctionnement de l’appareil psychique individuel et, par voie de conséquences, des nouvelles dynamiques d’échanges humains ? C’est pourquoi la psychanalyse, au lieu de verser comme on le voit trop souvent dans un discours apocalyptique, devrait s’empresser d’ajuster ses oreilles à la dromosphère, c’est-à-dire aux nouveaux espaces sociaux conditionnés pas la vitesse de circulation et de traitement de l’information (et générant donc des bénéfices, mais également des exclusions). Nous participons à une véritable mutation de la Kultur

et ce n’est qu’en revenant (ou en y venant enfin) au gigantesque travail qui s’engage avec Totem et tabou pour se poursuivre jusqu’à L’homme Moise et le monothéisme, que l’on peut se dégager du pathétique lamento de la fin de la Culture et de la faillite du lien social. Non seulement est-il alors impératif de lire ou relire aussi très consciencieusement Nietzsche, mais faut en outre se souvenir de ce passage de Freud datant de 1913 : « Toute l’histoire de la civilisation ne fait que nous montrer dans quels chemins les hommes se sont engagés pour la réalisation de leurs désirs insatisfaits, en fonction des conditions changeantes et de l’interdiction du côté de la réalité » (L’intérêt de la psychanalyse). En fonction des conditions changeantes… C’est sur ce fond auquel résistent tant d’analystes que nous pourrons penser ce qu’il adviendra de l’humain et de l’inconscient et du temps de l’inconscient – de leurs traces et cendres – qui ne seront ni plus aimants ni plus sereins ni plus cruels avec l’évolution technologique qu’ils ne l’étaient depuis les débuts de l’« Espèce ».