Le mur ré-invention

Comment ne pas penser, devant ce mur-métaphore de pierre, non pas seulement à tout ce que l’on pourrait graffiter sur lui, mais également à tout ce qu’il grammatise lui-même en tant que support de mémoire ? On connaît la fameuse phrase de Miguel Torga : « L’universel, c’est le local moins les murs. » On ne peut se gargariser ad nauseam de former une grande civilisation, d’être un État cosmopolite, si l’on enferme la parole et les discours nommant les événements traumatiques qui constituent une part importante de son mortier. Mur : espace, masse, volume, limite, cloison, séparation, protection, support, frontière, arrêt, interdit, licite, souvenir, mémoire, déplacement, arme sans doute… Écrire et mettre en images sous la menace, derrière des murs, pas toujours visibles, comme ce fut le cas sous tant de dictatures et comme c’est aujourd’hui le cas sous tant de démocraties. Le mur menace lorsque le passage de la poétique au politique n’est pas assuré, d’où la nécessité de l’engagement, d’où la nécessité d’identifier les failles, de les ouvrir pour assurer le passage de l’humain.

Interdire est donc radicalement impossible puisque ce qui est tu par violence revient toujours hanter les vivants. Car la maçonnerie et l’écriture possèdent une longue histoire commune : « L’homme, rappelle Francis Ponge, d’abord a écrit, ou peint sur le mur vertical ou le plafond des dolmens,

sur les parois verticales (stèles funéraires), socles des statues, frontons des temples. L’homme penché sur son écritoire (moi, généralement, je l’élève quasi verticalement à mes yeux) a pourtant l’impression qu’il dresse quelque chose pour barrer, limiter son horizon. Chaque ligne comme une barrière ou une rangée de pierres ou de parpaings ou de briques dont la succession (horizontales sur horizontales), constituera le mur, la page écrite… » Le mur devenu page peut ainsi à tout moment éclater, fissuré par les signes volitifs.