Le festin du rappel

Nous sommes, mon fils et moi, avec Ayse Günaysu, l’activiste de l’Association des droits de l’homme d’Istanbul, Renan Akman, militante et traductrice d’Elie Wiesel, Bella Habib, psychanalyste, et Janine Altounian au Demeti, un restaurant typiquement meyhane, une sorte de bar room fort sympathique.

Et nous devisons, devisons, devisons, devant le Bosphore, de la question arménienne et de ce qui a amené chacune et chacun à la faire travailler et à accueillir l’inconnu qu’elle suscite en nous. Depuis notre éloignement, Christian et moi entrons ainsi de plain-pied dans la re-connaissance de l’intervalle historique abyssal que constitue le (dé-)négationnisme du pouvoir turc. Nous sommes là, attablés, dans l’horizon de cette interruption. Conseillés par Ayse et Renan, en sirotant un Reki, nous dégustons un copieux meze : poulet à la circassienne (çerkez tavuğu), crevettes gratinées (karides güveç), kalamars izgaras et tavas se combinent à merveille avec le très ancien feuilleté à la viande séchée (paçanga böreği), la purée de fèces (fava), le tout accompagné d’une salade du jardin (yeşil salata) et de salades à l’aubergine au yaourt (patlıcan salatası) et aux haricots (börülce salatası). La discussion va bon train, la nourriture est exquise et la mémoire agit, convoquant chez les commensaux les traces et les fantômes afin de lutter contre les tentatives d’effacement.