La traversée du temps

Le célèbre et quasi divin palais Topkapi (طوبكابيبالاذي), demeure somptueuse que fit construire à partir de 1459 le sultan Mehmet le Conquérant. Nous marchons dans les magnifiques jardins et je pense à tous les fonds mémoriaux que l’on y retrouve. Bien sûr, nous sommes au cœur du faste ottoman, mais je ne peux pas ne pas songer au fait que le mot Turc évoque bien davantage que l’espace politique et mythique actuel. Par exemple, comme le savent les lecteurs de La découverte de l’Amérique par les Turcs, du Brésilien Jorge Amado, il désignait à Bahia et dans le Nord du pays du bois de braise les immigrants venus des pays ottomans tels aussi que la Syrie et le Liban. Bref, ce mot, comme tous ceux qui nomment des peuples et des civilisations, est une boîte de pandore, un coffre aux trésors de signifiants.

 

70 hectares de pures merveilles, 5 kilomètres de remparts et la vue imprenable sur le Bosphore. On imagine la vie trépidante – on dit qu’au moins 4000 personnes y résidaient – et les intrigues autour du Pouvoir et du Savoir car même lorsque la cour s’installa au palais de Dolmabahçeen 1853, le trésor impérial, la bibliothèque, la mosquée et la monnaie furent maintenus à Topkapi.

 

Et voici qu’au cœur de ce chef d’œuvre d’architecture ottoman, les civilisations se bousculent pour émerger. À l’« origine », sous la beauté, une autre, celle de l’acropole de Byzance, avec le souvenir du palais de Constantinople, en partie disparu, mais dont la partie rescapée forme aujourd’hui l’Université d’Istanbul. 

 

D’une cour à l’autre – le palais en compte quatre –, nous n’en finissons plus de nous projeter dans la longue durée des humanités qui ne cessent de se séparer, de se rencontrer, au loin, au plus proche, cultures se déployant dans les plis du temps. Et quand nous traversons la porte de la Félicité (Bâbüssaâde), accédant aux appartements privés du sultan, nous admirons un moment le plafond orné d’or, les miniatures de paysages ornant les murs de même que les versets du Coran et le tuğra (c’est-à-dire la signature) du sultan. Beauté d’un empire qui sculpta un temps le rythme du monde.