La montagne sacrée

Depuis la terrasse de la Villa du Parc, à Prades, dans le Languedoc-Roussillon, nous discutons et méditons doucement sur les routes que nous rencontrons devant le pic du Canigó, le mont Fuji des Catalans. Même s’il n’est pas le plus élevé des massifs des Pyrénées orientales, il symbolise l’âme d’un peuple sang et or qui lutte pour son existence depuis de XVIIe siècle, c’est-à-dire depuis le soulèvement de la Principauté de Catalogne contre Philippe IV d’Espagne, à la suite de la guerre de Trente Ans. Il constitue de fait une représentation de fierté et de résistance à l’oppression. L’Association Flama del Canigó donne sur son site internet la mesure de cette dimension politique : « La légende ne raconte-t-elle pas que Dieu dans son infinie miséricorde, posa la main sur la Terre afin de permettre aux hommes d’y vivre en paix. Et qu’entre ses doigts surgirent trois monts: le mont Olympe, le mont Sinaï et le mont Canigó. » C’est assez dire la portée sacrée du lieu (l’origine de son nom serait indo-européenne, kan signifiant « mont », redoublé par les Phéniciens en kankan, « mont des monts »), lequel abrite l’abbaye de Saint-Martin du Canigó et le prieuré de Serrabonne.

Comme sur le Mont-Royal à Montréal, une croix trône au sommet et chaque année, à la St-Jean, on y allume un feu pour célébrer le solstice d’été. Étrange effet de répétition pour nous qui venons d’un pays où il faut énoncer son identité, aussi multiple puisse-t-elle être, dans l’unique langue de la liberté, c’est-à-dire de l’argent : Speak White! Il convient de se souvenir

qu’à l’origine, jusqu’au Moyen Âge en tout cas, le catalan et l’occitan constituaient la même langue, le premier étant issu du groupe ibéro-roman et le second du groupe gallo-roman. Deux langues accablées de cendres par des pouvoirs cherchant leur éradication. Mais qui perdurent, ne cessent pas de se parler, de s’écrire. En fait, en les écoutant, c’est l’histoire d’un « génocide blanc » qui revient, selon l’expression forte et très juste de l’écrivaine Adeline Yzac, qui nomme ce “travail d’évidement de millions de sujets sur l’Hexagone, dans les anciennes colonies, dans les départements et les territoires d’outre-mer. Privation imposée, continue-t-elle, rapt, organisation étatique à grande échelle, travail de sape et de dévastation”. Nous voilà ainsi au coeur de la folie et du génie des langues qui poussent partout de partout, portent les humains en toutes contrées, leur permettent de poursuivre, grâce aux écrivains. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le poète brésilien Augusto de Campos, lui-même grand passeur anthropophage comme son frère Haroldo, traduisît Guillaume IX de Poitiers et Arnaut Daniel; il savait que les langues portent chacune les marques de combats épiques pour la survie des locuteurs qu’elles habitent.