La coulée

Sur la Têt, un fleuve côtier français des Pyrénées orientales, on trouve le barrage de Vinça. Au moment où nous y passons, les eaux se sont pratiquement retirées, le courant est au plus faible. Moirées de lumières, les couches multiples semblent évoquer les alluvions les plus anciennes du monde. Le paysage donne en spectacle la mémoire même en un dialogue géopolitique des éléments. Qui sait encore les hommes et les femmes qui l’écrivirent au cours des âges, les enfants qui en jouèrent, les animaux qui s’en nourrirent?

.Frappé par tant de beauté, Christian demande que nous nous arrêtions pour faire des photos, tout près du pont enjambant le fleuve. Et c’est là que, descendant au plus près de cet étrange tableau hypnotique, il connaît que le vivant guette à tout moment ce qui s’en approche pour le dévorer. Posant le pied, il s’enfonce tout à coup jusqu’à la taille. Il lui faut pour ne pas se laisser aspirer déployer une énergie considérable. D’où nous sommes à ce moment précis, nous ne voyons même pas la scène; ce n’est que lorsqu’il revient vers nous que nous constatons ce qu’il vient de risquer. En changeant de vêtements, au bord de la route, il oubliera sa montre, marquant pour toujours l’instant de son danger.