Hidden No Longer

En coup de vent, nous passons au palais de Dolmabahçe – qui signifie le « jardin comblé », de dolma, « rempli » et bahçe, « jardin », parce que le site où il est édifié était au départ une baie du Bosphore qui fut comblée au XVIIIe siècle. Comme nous arrivons trop tard, nous ne pouvons malheureusement visiter ce Versailles turc et que nous n’avons accès qu’à la Tour de l’Horloge. Dommage, parce que je me régalais à l’avance de voir le célèbre salon des cérémonies avec son lustre de Bohème ainsi que l’escalier de cristal, de même que la chambre et le lit de mort du premier président de la République.

Mais outre le style baroque et rococo du palais, outre le marbre, les lapis lazulis, les tapis et tapisseries des Gobelins, ce qui m’appelle en ce lieu, c’est que son histoire est nécessairement liée au génocide puisqu’il a été, de 1853 à 1922, le principal centre administratif de l’Empire ottoman. Atatürk l’utilisa d’ailleurs comme résidence d’été et il y mourut en novembre 1938. Suprême insulte puisque le palais a été construit par un architecte arménien Gabaret Amira Balyan (1800-1866) et par son fils Nigoğayos (1826-1858). Or, ce qui frappe par-dessus tout dans le récit héroïque que présentent de ce palais les autorités turques, c’est qu’il ourdit « l’obsession négationniste de l’État » – selon la formule employéepar plusieurs historiens et politologues arméniens et, de plus en plus, turcs.

En effet, pas un lien n’est établi entre ce lieu du Pouvoir et l’un des deux génocides (l’autre, parfois qualifié d’ethnocide, étant celui des nations autochtones au Canada et aux États-Unis) à n’avoir pas été reconnus. Or une dette collective impayée ne s’efface jamais et ressurgit souvent dans la folie de l’Histoire, aux moments où l’on s’y attend le moins.