First Landing / Coda

First Landing

Arrivons-nous, le 28 octobre 2013, à Byzance, à Constantinople ou dans quelque ville du futur? Istanbul et ses “mille et une vies”, comme le titrait le Courrier international dans son édition du 23 au 29 mai 2013. Il s’agissait pour la Rédaction de mettre en lumière, en s’appuyant sur une série de textes recueillis dans la presse turque, à quel point la mégalopole ne cesse de se transformer. Mais comment ? Par quels tours de la pensée concilier le fait qu’Istanbul est une ville de tourisme en même temps que les Turcs – écrit le journaliste Dalal Bizri, du quotidien beyrouthin Al-Mustaqbal (Le Futur) – « ne parlent aucune langue à part la leur, jusques et y compris sur les sites les plus touristiques, alors que non seulement Istanbul est une destination de choix pour les voyageurs, mais qu’elle occupe aussi une position centrale et légendaire entre plusieurs aires géographiques » ? Mais aucune, vraiment ? Tout dépend des oreilles car outre le turc, l’arabe, le kurde, l’arménien, le grec, l’anglais (sur les sites touristiques, justement) et le français s’entendent ça et là.

Quoi qu’il en soit, nous découvrons une mégalopole où les cultures se métissent en mythes croisés, communiquant selon toutes les transversalités depuis les hauts fonds de l’Histoire. Immédiatement, tout cela saisit notre corps, parle en nous et s’immisce par tous les pores : dusultan Osman 1er (1281-1326) à Yasar Kemal et Orhan Pamuk en passant par la symboliste Sema Kaygusuz, mille millions de récits nous informent. Et nous

trouvons sur nos pas la densité, la compacité : mille milliards de livres, de chaussures, de simits, de pièces de lingerie des plus traditionnelles aux plus hard, sans compter les masses de tapis, silims et soumaks de haute qualité, voisinant les camelotes qu’on pourrait retrouver sur Canal Street. De Beyoğlu, le cœur – dont la place Taksim est le centre et la rue Istiklal l’artère commerciale – à Şişli, où le passé arménien en même temps que l’influence française restent présents, de Fatih, le centre historique, jusqu’à Kadiköy et Üsküdar, sur la rive asiatique, du quartier musulman Eyüp à Beşiktaş, le quartier des affaires, tant d’axes, de croisements, de rhizomes, de volutes, d’ellipses, de flux infinis relayant la répétition et la différence dans une condensation inouïe. Mais aussi cela, comme une tache saignante : « L’Istanbul du XIXe siècle a été modelé par des Arméniens, dont les célèbres frères Balian, architectes de la Sublime Porte, écrivent Laure Marchand et Guillaume Perrier dans La Turquie et le fantôme arménien. On doit à ces héritiers de minar Sinan [l’architecte en chef de l'Empire ottoman, qui aurait des origines arméniennes] le palais impérial de Dolmabahçe, le tombeau de Mahmoud II, l’Académie militaire, le palais de Beylerbeyi et celui de Çirağan, le pavillon d’Ihlamur, des mosquées, le rectorat de l’université d’Istanbul… » La liste de ces monuments s’avère évidemment fort longue. Or, la prudence paraît malgré tout ici de mise. Istanbul n’est-elle pas un exemple par excellenced’une ville-mémoire, ainsi que Freud qualifiait Rome ? Ne conserve-t-elle pas elle aussi, calligraphe de l’oubli, le passé dans une sorte de palimpseste infini, convoquant une topologie, une économie

et une dynamique rendant insuffisant le modèle trop simple du bloc magique ou des couches superposées ? Ne fait-elle pas travailler les ruines et les restes, faisant des stambouliotes des porteurs du hüzün, cette mélancolie et cette tristesse particulières à Istanbul dont Orhan Pamuk montre qu’elle teinte les arts et la littérature en plus de fortifier le sens de la communauté.

Coda

Écrivant cette arrivée à Istanbul (c’est selon Pline l’Ancien le nom initial de Lygos), un brutal trouble de mémoire se fait jour en moi.

4 août 2011, je suis à la Maison de la culture de Notre-Dame-de-Grâce, à Montréal, avec mon ami le photographe Charles-Henri Debeur. Le critique d’art et commissaire indépendant Guy Sioui Durand, d’origine wendat, présente ce soir-là les œuvres de Raymond Dupuis, artiste malécite qui déploie son travail avec une véritable imagination chamanique. Fresque murale de 90 pieds, comparable selon Sioui Durant à l’Hommage à Rosa Luxembourg, de Jean-Paul Riopelle, sesTipis de briques retracent son parcours amérindien dans Hochelaga-Maisonneuve. Le communiqué de presse indique parfaitement ce dont il s’agit : « Ce rapport au territoires’exprime à travers une série d’œuvresamalgamant huile, collages et photographies. Par le biais de ces œuvres,l’artiste reformule à l’intérieur d’un code de transmission une nouvellenarration identitaire,

tenant de reconfigurer les territoires oubliés et perdus. » Si le vocabulaire identitaire a aujourd’hui quelque peu perdu de sa force évocatrice, ce qui m’importe – songeant à tous ces lieux qui ont pu nous traverser mon fils et moi –, c’est cette « reconfiguration » perpétuelle qui fait ici sens. Rien n’est fixe, tout est mouvant, apparaissant et disparaissant au même moment, lui-même toujours déjà autre.

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D’où que la linéarité même de nos photos et de nos textes fasse peut-être illusion quant aux rhizomes qui se pressent dans ROBAA.