Déroutages

C’est maintenant – à cette étape de notre voyage et de notre travail – que les associations d’images et de mots que nous vous adressons commencent à proposer de manière plus explicite des moments ou des représentations de certains moments que nous aurions pu laisser dans l’ombre, inquestionnées, en laissant défiler le présent montage, sans plus. C’est qu’à la cohérence positiviste, nous préférons la pertinence de l’expérience vive, sans pour autant la prétendre naturelle. Denis Bourgeois écrit que « ça n’[a] pas de sens de partir traverser l’espace, le monde, pour raconter des histoires superficielles qui [servent] surtout à vendre des photos sur papier glacé » (Composite, éditions ego comme x, 2013) Effectivement, ça n’a aucun sens, en tout cas prédéterminé. Ne pas nous approprier le lieu de l’autre, se laisser travailler par le nomadisme, voilà ce qui nous tient hors-domicile.

À ce stade-ci, d’aucuns pourront prétendre que le fil conducteur – notre réflexion sur les crimes de masse – ne ressort pas toujours aussi clairement que le souhaitent les tenants des lignes droites. C’est que nous préférons une autre rigueur : celle du désir. C’est pourquoi nous fonctionnons par condensations, déplacements, associations d’images et d’idées. Nous optons ainsi pour le décousu et osons, comme nous yencourage Donaldo Schüler, emprunter les mêmes chemins

que, disons, Homère, Platon, Héraclite, Montaigne, Camões, Cervantès, Pascal, Tolstoï, Shakespeare, Machado de Assis, Nietzsche, Proust, Benjamin, Barthes, Derrida, Deleuze, Lacan, Pound et Joyce. J’ajouterais, au hasard des lectures, Musil, Virginia Woolf, Clarice Lispector, Heißenbüttel, Hélène Cixous, Victor-Lévy Beaulieu – la liste serait si infinie, si interminable, comme l’est toute psychanalyse… Qu’à cela ne tienne puisqu’il en va de même des lieux géopsychiques à aborder. S’agissant des questions singulières et collectives qui nous occupent liées aux crimes de masse, notre itinéraire a été saccagé.

Nous sommes à présent à Istanbul et nous resterons cette fois-ci en Turquie alors que notre objectif de départ était de suivre la route des Arméniens assassinés en 1915, en particulier du côté d’Alep et de Deir ez-Zor. Mais la guerre civile qui sévit depuis mars 2011 et porte au jour de vieilles haines ancestrales nous a détourné. Nous aurions bien sûr pu jouer les héros pour aller « capturer » la World Press Photo, dénicherl’entrevue avec un chef de guerre, un mercenaire, des gens souffrant de la famine ou même – pourquoi ne pas rêver ? – avec Bachar al-Assad lui-même. Peut-être même aurions-nous pu faire un peu de fric pour financer notre projet. Mais le risque en valait-il la peine ? Non. Notre objectif premier était d’entrer dans le monde arménien. Et nous y voici, avec ce que cela va comporter d’accoutumance à ces contours plus ou moins troubles.

D’ailleurs, dans l’Encyclopaedia Universalis, Jean-Pierre Alem (en fait, il s’agit de Jean-Pierre Calot, auteur d’ouvrages sur le Moyen-Orient et l’Extrême-Orient, dont un « Que sais-je ? » consacré à l’Arménie) ouvre l’entrée « Arménie » de la manière suivante :

« L’Arménie est une région aux limites imprécises, s’étendant du nord de l’Anatolie et formée de hauts plateaux et de montagnes. Son histoire commence au VIIe siècle avant notre ère avec l’installation dans ce pays, alors connu sous le nom d’Ourartou, d’un peuple indo-européen venu de Phrygie. Ce peuple, doté de qualités guerrières exceptionnelles, mais malheureusement situé à la charnière de grands empires rivaux, et souvent déchiré de dissensions intestines, vécut un destin mouvementé et souvent tragique. Il connut des alternatives d’indépendance et de sujétion, celles-ci parfois aggravées de pillages et de massacres, dont les plus sanglants furent perpétrés par les Turcs en 1895 et en 1915. À la suite de ces persécutions, dont la cruauté dépasse l’imagination, une partie du peuple arménien se dispersa dans le monde, tandis que l’autre formait dans le nord du pays la « république socialiste d’Arménie » qui jouit, au sein de l’Union soviétique, d’une autonomie restreinte mais d’une prospérité certaine. »

Le texte est publié en 1995. Évidemment, depuis la glasnost, la perestroïka puis la mondialisation, la situation de la République

a complètement changé. Or, ce qui retient notre attention dans les propos d’Allen et dans notre voyage, c’est le flou du « territoire » armémien et ce, même si l’Arménie existe bel et bien comme pays du Caucase. N’oublions pas que le mont Ararat – l’équivalent du Canigó – se situe en Turquie et que son accès est contrôlé par le gouvernement turc.

C’est ainsi que nous naviguons durant ce voyage entre diverses modalités de l’effacement d’un peuple : le déni, certes, mais comme invisible, invu, impossible à voir et la réalité historique en partie inversée que propose l’État turc. Dans ces conditions, il est difficile de cultiver une « mémoire juste » parce qu’il est difficile d’avoir une « vision juste » du massacre. Et cela produit toutes sortes d’effets pervers. C’est pourquoi, même si je sais bien que n’entre pas en zone militaire qui veut, je me prends à me demander pourquoi telle affiche instruisant de cette interdiction est rédigée en turc-anglais-français-allemand… et pas en arménien ou en grec. Et combien de bâtiments sont ainsi venus remplacer des lieux que l’on tente de néantiser. Au cours de leur enquête, Laure Marchand et Guillaume Perrier apprennent que l’un des hôtels les plus riches d’Istanbul a été construit sur un ancien cimetière dont les anciens propriétaires, les Djelal, jouèrent un rôle fondamental dans l’histoire de l’empire ottoman : l’un des hauts fonctionnaires de la famille s’opposa à la déportation des Arméniens dans les déserts de Syrie.