Différends narratifs

301e journée de l’année 2013. Nous arrivons à Istanbul le 28 octobre 2013, à 23h30, presqu’à la bascule dans les célébrations de la fête de la république (Cumhuriyet Bayrami), qui commémorent la proclamation de la république turque en 1923. Comme il se doit, des défilés et des parades militaires – auxquels nous n’assisterons pas – ont lieu un peu partout dans tout le pays. Curieux hasard de la vie… Compte tenu de notre travail sur les grands crimes de masse, ce premier contact avec le pays de Mustafa Kemal, dit à partir de 1934 Atatürk (Muṣṭafâ Kemâl Paşa), c’est-à-dire le Turc-Père de la République, nous laisse songeur. Car l’histoire officielle stipule qu’il réforma complètement le pays en instaurant la laïcité basée sur la séparation entre le sultanat et le califat, en remplaçant l’alphabet arabe par l’alphabet latin et en octroyant le droit de vote aux femmes. C’est ce que l’on a appelé la Révolution kemaliste. Mais là où le bât blesse dans ce récit grandiose, c’est qu’il fait croire qu’après le traité de Sèvres, les Turcs, sous la gouverne du Victorieux (Gazi) auraient vaincu les armées arméniennes, françaises, italiennes et grecques, poussant les Anglais à signer un traité d’armistice avec lui. Mais les armées arméniennes !? Comment séparer la guerre menée par la Turquie à l’Arménie entre septembre et décembre 1920 en oubliant la génocide de 1915 ?

Car nous avons entrepris ce périple en Turquie avec Janine Altounian, la traductrice de Freud mais également une femme qui s’occupe depuis de nombreuses années des effets transgénérationnels individuels et collectifs de cette terrifiante déchirure, en particulier depuis qu’elle découvrît le Journal de déportation de son père Varham. Pour elle, la présence massive des drapeaux turcs ravive nécessairement tout un héritage traumatique dont elle travaille à penser les différentes temporalités, les clivages et la dénégation en même temps que les modes d’inscription et d’étayage mis en place par les survivants, dans et hors de la Turquie. De notre côté, qui élaborons depuis plusieurs années ROBAA – un projet qui propose une réflexion sur les grands crimes de masse à travers l’histoire en prenant soin de déconstruire l’expérience du témoignage (et donc les idées d’événement, de preuve, de vérité, etc.) –, nous sommes en même temps sensibles à l’atmosphère festif sans rester sourds aux résonances de 1915.

Et le hasard qui nous conduit en cette 301e journée de l’année fait que mon fils associe sur l’article 301 du Code pénal turc, effectif depuis 2005 et clairement négationniste en ce qu’il rend illégal le « dénigrement » dela Turquie, l’identité turque ou les institutions turques. C’est en vertu dudit article qu’Orhan Pamuk fut jugé pour ses déclarations au sujet du génocide. L’écrivain ne fut d’ailleurs que l’une des 1 189 personnes poursuivies à ce titre pendant le seul premier trimestre 2007, l’avocat

ultra-nationationaliste Kemal Kerinçsiz et certains de ses collègues. L’organisation clandestine Ergenekon tenta sans succès d’assassiner Pamuk, mais réussit à assassiner le journaliste Hrant Dink (qui était d’ailleurs visé par l’Article 301) ainsi que plusieurs missionnaires chrétiens. C’est lorsqu’elle s’attaqua au Conseil d’État turc et au journal Cumhuriyet que Kerinçsiz fut arrêté en 2008. L’Article fut modifié le 30 avril 2008, mais les quelques changements ne furent que cosmétiques, hormis le fait que désormais, l’expression d’une pensée critique ne constitue plus comme tel un crime.C’est que, malgré tout, l’Histoire ne cesse de se réécrire.