Carrefours micropolitiques

Pour moi, qui ai organisé un ouvrage collectif intitulé Les printemps arabes (éditions Mémoire d’encrier, 2011) et qui ai participé à une quarantaine de manifestations (dont plusieurs de soirée et de nuit) lors du Printemps québécois de 2011, c’est une très curieuse sensation que de me retrouver place Taksim, une sorte de gigantesque place Émilie-Gamelin. Il y eut cette différence que la place montréalaise était le point de départ des marches alors que la place stambouliote était le lieu, incluant le parc Gezi.

Bien sûr, l’échelle ne fut pas du tout la même, l’intensité des manifestations fut beaucoup plus grande à Istanbul, mais l’acharnement répressif fut toutes proportions gardées sensiblement le même à Montréal et que sur la place Puerta del Sol, à Madrid, la place du Rossio, à Lisbonne, comme dans bien des capitales du monde, dont Tel Aviv. Quoique les revendications des Indignés ne visaient pas en apparence la même cible (en Turquie comme au Brésil la montée de la classe moyenne en même temps que la cupidité des promoteurs immobilierscouplés à l’autoritarisme d’Erdogan là-bas, la marchandisation de l’éducation supérieure ici), les raisins de la colère étaient de la mêmevariété. Une lettre ouverte publiée par la psychanalyste Laura Montani, curatrice de l’espace web Rosenthal, dénonçait la banalisation par les autorités des

manifestations de la place Gezi. À cette lettre, la psychanalyste turque Bella Habip répondait de façon convaincante en dégageant les enjeux de fonds de cette indignation collective et les effets d’après-coup du traumatisme. Non seulement les manifestants étaient-ils jeunes et éduqués (entre 18 et 30 ans), mais plus de 50% étaient des femmes. En outre, aucun parti politique ne parvint à noyauter le mouvement et les nouveaux permirent bien sûr de diffuser l’information complètement bloquée par les médias traditionnels. Plus essentiel encore, à l’usage de la force disproportionnée, ils opposèrent – ou du moins tentèrent de le faire – un usage disproportionné de l’intelligence, soutenu en cela par d’innombrables parents, en particulier des mères, qui revivaient le trauma (de là l’après-coup) du coup d’État militaire de 1980. Bella Habip souligne d’ailleurs que c’est l’absence de symbolisation et de subjectivation de cet événement (fait d’autoritarisme, de répression et de torture, sur fond de génocide, ne l’oublions jamais) qui revint alors hanterles manifestants qui s’opposaient à la volonté de cadastrer et de museler de façon mortifère la libido et la créativité. Bref, les manifestations de la place Taksim furent un exemple de retour du refoulé, mais aussi et surtout– comme en divers autres lieux d’espoir – un espace potentiel de lutte libidinale sur lequel des milliers de jeunes hommes et de jeunes femmes purent mettre en jeu le refus de devenir de simples pions de l’Occidentsans analyser l’histoire de leur pays : « We go beyond what the official

history has made us memorize and a new image of Turkey appears before us, écrit Bella Habip. […] We see that our history goes back even before 1923, that our past is not solely made up of heroic epics and victories. That way, we are face to face with a new and different perspective of the past that is more realistic, more mature and involves less idealization. This perspective sets topics such as genocide, deportation, emptying and bombing of villages, the unlimited authority of the police and sadism on the table (on the couch?). What is best is that the admiration of the West and as a subpart of it, the idealization of the West has become relative in the fraction come to be known as the “secularists”. Young people who think as such say “The West can be a reference point, may provide an alternative way but Turkey cannot be a country in which ideas and methods are directly imported and marketed without any customization, interiorization.” What the Gezi youth has presented us all with is this demand to become a subject in our own history and the initiative to take the necessary and realistic steps for it.» Et c’est sans doute cette demande urgente qui se répète un peu partout dans le monde aujourd’hui, une demande de subjectivité qui renoue avec la nouvelle histoire qui commence à s’écrire, non celle des vainqueurs, mais celle des collectivités à venir, toute en rhizomes de par le Tout-Monde, selon des généalogies à imaginer et à inventer.