Bords d’univers

Quelles rives quels rêves indiquent donc ces flèches peintes sur le macadam du débarcadère de la station Kabataş où les bateaux urbains à moteur (qu’on appelle les bus de mer, Deniz otobüsü) nous aurons conduit sur la rive asiatique, à Üsküdar, alors que nous pensions nous rendre à Kadiköy ? Sommes-nous en route pour d’autres galaxies psychiques, portés par nos désirs respectifs d’aller au plus près des bords, là où se mettent en place les procédés d’inclusion et d’exclusion de certains humains d’autres ?

Nous avons quitté, il y a bien longtemps, la logique linéaire et sérielle pour entreprendre ce périple guidés par nos circuits pulsionnels, ce qui explique que notre mouvement en spirale-zigzags puisse confondre le but et la cause de notre désir. Au lieu donc de tendre vers un objet à acquérir, à maîtriser – serait-ce celui de consommer sur la route notre propre altérité et de découvrir les sources de notre démarche –, nous nous portons plutôt au gré de la tension portée par les nœuds qui nous occupent et qui – c’est notre hypothèse – sont en relation extensive avec les grands crimes de masse que l’on pourrait considérer comme les zones érogènes du mal tel qu’il constitue la part maudite de l’humanité.

Ainsi, circulant entre Occident et Orient, passant

de bord en bord, peut-être devenons-nous plus conscient du fait que, pour parler comme Hubert Reeves, « Nous sommes tous des poussières d’étoiles. » À force de nous heurter à l’Horreur, au déshumain, à l’effacement, mais à force aussi de contempler les coupoles des mosquées, nous est apparue de plus en plus manifeste cette connexion – serait-elle pure construction mentale visant à dissiper l’angoisse devant la « grande purée » de l’inconnu – entre l’humain et l’univers. Non pas que nous ne la suspections pas, bien au contraire. Pour ma part, j’en étais même convaincu, comme nous l’apprennent les religions. Mais en traversant le Bosphore et en déambulant au hasard dans les rues d’Üsküdar, s’imposa en moi un instant la pensée, ou l’hallucination, que comme les étoiles, les planètes, nous venons d’un big bang et qu’à la mort, c’est… chaque fois unique, la fin du monde.