« Rencontres »

À Istanbul, dans le quartier d’Osmanbey, se trouvent les locaux du célèbre et « minoritaire » journal Agos (Le sillon), publié en turc et en arménien. C’est devant l’édifice, en pleine rue, que fut assassiné le 19 janvier 2007 son fondateur et ancien rédacteur en chef Hrant Dink.

Or la plaque qui commémore ce triste événement est si discrète que je marche dessus sans m’en rendre compte, jusqu’à ce que notre accompagnatrice nous arrête et nous l’indique. C’est alors que l’ombre de Janine Altounian, avec qui nous découvrons les lieux d’effacement des Arméniens, tombe sur l’objet. Pour que l’endeuillement encore aujourd’hui impossible devienne un jour incontournable, il faut que cette nécessité en devienne une pour la Turquie sous forme d’une reconnaissance. C’est bien parce que le pardon est impossible qu’il est absolument nécessaire. L’ouverture de ce  double bind  a d’ailleurs été constitutif de la Commission que l’on a appelé en Afrique du Sud, tout en étant conscient de l’immense défi que fut ce projet : Vérité et Réconciliation. Défi parce qu’il fallait – et qu’on l’on le fit, sous la gouverne de Nelson Mandela et sous les auspices de Monseigneur Desmond Tutu – poser la terrible question : qui a le droit de pardonner : l’État ou les personnes ?  La question impliquait que tous – victimes comme bourreaux – avaient des comptes à rendre, ce qui explique la force démocratique

de la nouvelle Constitution. Et cette question, voilà qu’elle allait ressurgir chaque fois qu’une telle Commission allait être formée comme ce fut entre autres le cas au Burundi, en Côte d’Ivoire, au Pérou, au Rwanda, en Ouganda et en Sierra Leone et que les victimes se demandèrent partout : « On peut pardonner, mais pas oublier » (cité par Michel Arseneault dans « Sierra Leone, de la justice à la réconciliation », Le Monde diplomatique, octobre 2005).