Les mots et les images

Chaque fois, vraiment chaque fois que je vais à Paris et que je descends à l’Hôtel des Grandes Écoles, 75 rue Cardinal Lemoine, chaque fois j’halte avec dévotion au 71 avant de poursuivre vers l’Institut du Monde arabe et après avoir jeté un coup d’œil au 74, où Ernest Hemingway et sa femme habitèrent en 1922-1923.

.Bref, je m’arrête à ce fameux 71 et je prends compulsivement quelques photos de l’immeuble où vécurent Valéry Larbaud et James Joyce, ce dernier y ayant achevé Ulysse. Pourquoi ? Parce qu’outre la grande voix de mer qui divague ce texte mirifique, il ouvrit toutes tôt en moi les transversales du Réel, en cet impossible où nous nous croisons par-delà les générations mais en en elles absolument.

.D’ailleurs, le passage de Joyce à Larbaud, auteur du livre Sous l’invocation de saint Jérôme, est celui des langues, l’un « traduisant » / « écoutant » le texte de l’autre afin d’y entendre sa propre étrangeté. Travail de passage dans le multiple qui se tisse dans les traces d’où surgissent les mots et les images, l’écoute et le voir. Dans l’introduction à sa rabelaisienne transcréation en portugais de Finnegans Wake, Donaldo Schüler met d’ailleurs en lumière la langue de cette topologie : « La lecture des rêves ouvre le chemin à des processus narratifs qui incorporent plusieurs langues, conjuguent les lieux, rapprochent les cultures, réconcilient les époques, mélangent

des expressions vulgaires avec des enchaînements théoriques pertinents. Joyce explore violate – souvenir de Freud ? – dès la première page. Finnegans Wake exige l’Interprétation. Le roman fait du lecteur un analyste. » Ce dernier voit donc par les oreilles.

.C’est pourquoi d’un passage l’autre, la question surgit du rapport entre mots et images, lequel ne saurait se réduire à une fonction de support puisque le savoir à propos des uns et des autres ne peut être simplement territorialisé. Dans L’Image survivante, Georges Didi-Huberman dégage la fantômatique de l’image pour montrer comment le bougé de ses frontières, ce qui intéresse au plus haut point les artisans de ROBAA : « Une image, chaque image, est le résultat de mouvements provisoirement sédimentés ou cristallisés. Ces mouvements la traversent de part en part, ont chacun une trajectoire – historique, anthropologique, psychologique – partant de loin et continuant au-delà d’elle. » Il en va de même avec les mots, dont les contours fermes se détracent aussitôt qu’ils entrent dans la flambée de la langue, exténuant ainsi toute coïncidence.

Marchant de la maison de Joyce à la Maison européenne de la photographie, nous irons donc des mots aux images dans l’horizon de l’irreprésentable des crimes de masse. Après avoir traversé une autre allée, celle-là bordée à gauche d’un jardin zen, nous rencontrons, avecÉtat d’urgence, les corps auto- et hétéro-biographiques de Martial Cherrier, suspendus tels des morceaux de viande dans un abattoir. À la limite de la torture, dans une surexposition du jardin des supplices.