Les fils de la mémoire

Après avoir participé aux Xème Journées Nationales de la psychiatrie privée consacrées au trauma par l’Association Tunisienne des Psychiatres d’Exercice Privée, du 15 au 17 février, nous nous rendons à Mahdia avec un groupe d’amis métèques. C’est pour moi une quatrième visite dans cette petite ville de la côte tunisienne fondée en 920 par le calife fatimide Abdoullah-El-Mehdi.

Comme lors de mes visites précédentes, j’y retrouve, à deux pas de la mer, le fort et la médina. Nous nous arrêtons pour négocier quelques tissus avant de nous diriger vers l’atelier de Mohamed Ismail. Christian le rencontre pour la première fois. Avec nos amis, nous observons le tisserand au travail, sa tekhnê, et admirons sa gestuelle de son corps ainsi que le métier lui-même, sa beauté comme celle de ses pièces : marches, fuseaux et navettes. La trame de l’étoffe apparaît dans ses couleurs et appelle impérativement la filiation, les entrelacs, les réseaux, les rhizomes qui nous réunissent.

Là, dans le clair-obscur de l’atelier, je me prends soudainement à rêver aux Habits neufs de l’empereur, ce célèbre conte d’Andersen dont j’ai enseigné à Montréal et à São Paulo les mille et une mailles telles qu’elles sont reprises par Freud, Derrida et Janine Altounian. Me vient alors également en mémoire le jeune tailleur de 26 ans qui raconte à Ferencziqu’il se lève la nuit pour coudre un tissu imaginaire.

Comme si la transmission des fils de la mémoire puisait de génération aux sources vives des humains, des peuples et de leurs histoires.

D’un lieu à l’autre, d’une heure à l’autre, de siècles en siècles, se lèvent alors en nos fibres psychiques d’interminables nœuds de pensée et d’écritures. Par la magie du tissage, nous retrouvons le dur désir de durer. C’est pourquoi, mélange de tunique punique et de drapé romain, le costume traditionnel de Mahdia que portent les femmes les accompagnent d’ailleurs jusque dans la mort.