Dhikr

Qui est cet homme ? D’où est-il originaire ? De Tozeur, dans le Jérid tunisien, un des oasis qui annoncent le désert du Sahara. Voie de passage au passé religieux intense, peuplé de marabouts, évoquée par Pline l’Ancien, parlée par Ibn Khaldoun.

.Que regarde cet homme ? Qu’est cela qui le porte au recueillement ? Que contemple-t-il au lointain de l’histoire, en lui, du creux des âges? Les racines du nom de sa ville, substantif de l’inconnu ?

.Appellation berbère, fond d’arabité mahométan ? On suppose alors que le mot serait une forme féminine de l’adjectif « fort », Taouser, ce qui n’est pas du tout impossible puisque vers 205 av. J.-C., le royaume de Massinissa se serait étendu jusqu’à cette ville.

.Assyrienne ? Le nom de la ville serait cette fois un dérivé du nom Utsuur, « celle d’Assur », hommage rendu par des Assyriens en exil à leur patrie.

.Égyptienne ? En premier lieu, Tes-Hor, venu de l’Égypte antique, aurait signifié « ville du soleil » ; mais aussi, « la puissante », du nom de la pharaonne Taousert.

Cette dernière hypothèse, « hiéroglyphique », est celle de Youssef l’amiSeddik, grand spécialiste de la Grèce antique et

de l’anthropologie coranique. Essentielle, au point où elle est citée sur la grande toile par  Abdelhamid Larguèche: «  Ne serait-on pas tentés de voir dans ce mot de Tozeur le très lointain écho d’une origine égyptienne antique de cette terre ? Le « T » étant [un] préfixe qui marque le lieu comme dans Thèbes, Tamazret, Tafilalt ou Tamanrasset, Ozeur ou Ozirétant l’apocope d’Osiris, le dieu morcelé. » Pensée folle : peut-être aurai-je déjà rencontré Youssef au moment où je lisais Plutarque. C’était il y a mille ans.

Youssef Seddik est un frère d’écriture de Borges, comme lui aveugle et attentif à la chair du monde. Chacun donne à sa maniàre accès aux jardins des sentiers qui bifurquent. Dans Nous n’avons jamais lu le Coran– un livre au titre à la fois provocateur et profondément respectueux du dit de Muhammad –, il insiste sur la nécessité de « reconquérir le pouvoir de la mémoire » pour sortir de la folie des dogmes. C’est cela qui nous rapproche de lui, cette importance cardinal de la transmission. « Le Coran, écrit-il, s’est présenté comme la plus haute des réminiscences, undikhr, lieu où le pouvoir de savoir a marqué l’homme au moment même où il se donne au monde. » Le mot dikhr (qui signifie « rappel ») nous enjoint en effet de dissoudre les illusions qui nous confondent à chaque moment de la vie. Il s’agit alors de demeurer attentif et de se risquer « à l’errance dans les régions démoniaques du poème, dans ce corps du désert qui dévore les tracés. » Leçon salutaire également dégagée par Albert Memmi et les mystiques indiens, à savoir : notre monde est à peine un mirage, il suffit d’apprendre à s’y mouvoir.