La marche au supplice

Dans l’autobus donc, qui nous conduit le 6 mercredi novembre de Mudanya à Bursa, la question de la traduction surgit à nouveau et produit un moment d’intenses discussions, parfois teintée de méfiance de part et d’autres des groupes : nous, les visiteurs et eux, les autochtones. Entre le français, le turc – langue du sein et la glace – et l’arménien, Janine Altounian s’enquiert aux uns et aux autres de Set-Bachi, celui de son père et de sa grand-mère. Nous faisons de même entre le français, l’anglais et l’allemand. Ensemble, nous babélisons dans l’hétérogène, à la recherche de la rue Yéni-Mahallé, où la famille possédait quatre maisons, comme elle l’écrit dans Mémoires du génocide arménien et comme elle le redit dans un article publié après notre voyage : « L’intraduisible entre les échos chaleureux et meurtriers d’une même langue ».

Chemin faisant, nous entrerons progressivement en état d’Unheimlich dans son versant le plus sombre, le plus opaque, quand l’on voit que l’on ne voit pas. Nous sommes à l’ombilic traumatique de Bursa pourtant aimée par les premiers sultans ottomans et connue pour ses sources thermales et l’élevage de la soie jusqu’au XIXe siècle. Avant le voyage, tout en appréhendant la béance qui allait s’ouvrir en Janine, j’avais lu ceci dans le Guide Bleu de la Turquie : « Bursa, avec ses beaux monuments, mosquées et tombeaux, noyés dans les épaisses frondaisons des cyprès fusant de partout dans les cimetières et les jardins, avec ses claires maisonnettes aux toitures de tuiles, avec ses ruelles fraiches et tortueuses où chantent, de place en place, de petites fontaines, mérite d’être considérée comme l’un des lieux privilégiés du tourisme et Turquie. » Ce n’est pas cette Bursa-là, idyllique, que nous retrouvons, au contraire. De l’hôtel insipide où nous sommes descendu, nous contemplons d’abord la ville, nichée dans les montagnes d’où surgit le mont Uludağ (la « montagne des moines », aussi appelée jadis Olympe de Bithynie). Comme en rêve ? Que faisons-nous là, convoqués par le meurtre de masse et perdus dans les hauteurs éthérées ? Chacun des membres de notre petit groupe répond à son fantasme singulier, branché à l’Histoire collective, rappel des corps tombés, demeurés en nos cryptes psychiques. Les tranchées du silence lorsque roulent les têtes.

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