Marquer la terre

Même si les satellites nous permettent aujourd’hui de circonscrire avec une grande précision les détails de notre habitat, c’est parfois d’un hublot d’avion que l’on peut le mieux sentir comment les humains marquent la terre. Entre Francfort et Tunis, Christian contemple les empreintes de l’homme sur le territoire, lesquelles viennent se surimprimer aux écritures « naturelles ». En effet, les cours d’eau, rivières, forêts, montagnes, crevasses, falaises et champs sont littéralement scandés par les sentiers, routes, ponts, traverses, rues, boulevards, jardins, parcs, maisons, commerces, quartiers, municipalités et autres traces de l’Histoire qui engagent des séparations, embranchements, départs, retours, frontières. Bref, une suite infinie de greffes, intertextes polyphoniques de la texture de l’humanité.

Chemins qui n’arrivent nulle part, mais ouvrent la voie des rythmes et des langues, des échanges qui disent la pérennité malgré la destruction qui guette, tapie en silence dans les grottes de la mort. De mon fauteuil d’avion, je rêve ainsi à la route géopolitique de Salah Ben Youssef, l’un des hommes politiques tunisiens qui fut un pionnier du mouvement national. Celui qui fut d’abord un ami de Habib Bourguiba, devint ensuite son ennemi juré et déchu de ses fonctions. Condamné à mort, il prit la fuite, se réfugiant à Tripoli puis au Caire avant d’aller suivre une cure thermale dans un hôtel de Wiesbaden. Le 12 août 1961, il est assassiné dans un hôtel de Francfort, dont nous venons à peine de fouler quelques heures le sol.

Est-il un seul lieu du monde qui n’ait pas un jour connu un événement qui mérite inscription dans la mémoire humaine ?