Écrire l’instantané

Avant de partir sur la route, il est venu à Christian l’impossible projet de revenir, en marge du numérique, au Polaroid, c’est-à-dire au développement instantané qu’utilisa Andy Warhol pour travailler ses célèbres portraits sérigraphiés. Au déjeuner, au Mouradi Palace de Sousse, avant de partir pour Mahdia, les outils sont déposés sur la table. D’abord un carnet déjà égaré à plusieurs reprises depuis l’arrivée en Tunisie, mais heureusement à chaque fois retrouvé. Comme il contient des notes pour ROBAA dont les premières datent du 25 novembre 2008, une certaine anxiété accompagnait leur perte présumée. Puis il y a l’appareil Polaroid, qui permettra d’observer la révélation des fantômes – nous allons au cimetière – dès l’instant où la languette sera tirée. Nous guetterons l’émergence d’images inconnues.

Or, une fois arrivés au cimetière, il se trouve que la révélation n’aura pas lieu. Christian déclenche, mais les clichés sortent et restent muets, les images voilées. Peut-être le film a-t-il déjà été exposé à la lumière? Nous attendons, en vain. Christian continue à tirer des instantanés, pour tester, espérant que les premiers ont été ruinés, mais les autres soient encore exposables. Mais ils semblent tous effacés par une autre lumière, d’avant. On retrouve l’aléatoire de l’analogue de manière frustrante, c’est-à-dire l’impossibilité de tout contrôler et de réviser là, à l’instant. L’appareil retourne donc dans le sac, et nous passons, faute d’autres options, au numérique.

Entre-temps, la conversation aura filé, au gré du récit par Azouz Mansour, des événements ayant eu lieu à Ksibet el-Médiouni, son village, siège du premier parti communiste tunisien, durant la nuit du 11 février 2013. Au lendemain de l’assassinat du chef du Parti Patriote Démocrate Unifié, Chokri Belaïd, la police a terrorisé des étudiants et des travailleurs pour avoir prétendument incendié le poste de police alors que plusieurs témoignages oculaires (appuyés par Amnesty International et d’autres groupes de défense des droits) démontrent que c’est plutôt la police qui a elle-même mis le feu au bâtiment.