Hibakusha

Nous poursuivons la journée en allant au vieux cimetière juif de Hasköy, que nous aurons de la difficulté à localiser. Et le cimetière arménien de Surp Agop, où est-il ?

Quant à entrer au cimetière Hasköy, ce jour-là du moins, nous n’y arriverons même pas. Ce sera pour une prochaine, qui sait ? Chose certaine, ce que nous en voyons de l’extérieur des clôtures montre comme on nous l’avait annoncé l’état de délabrement du lieu où l’on trouve pas moins de 20,000 tombes abritant des sépharades, des romaniotes et des karaïtes. Que s’est-il donc passé en ce lieu ? Les morts ont-ils été bombardés ? Asphyxiés ? Annihilés ?

Entrepôts de mémoires

De retour à Istanbul, avant-dernière journée de notre voyage, nous visitons l’incroyable musée Koç, fondé en 1991 par le milliardaire philanthrope Rahmi M. Koç. Il s’agit du premier musée industriel de Turquie, qui expose toutes sortes de machineries de toutes sortes d’industries, allant des fabriques d’huile d’olive aux moulins à scie, en plus de montrer des centaines de jouets, instruments de chimie et de pharmacie, outils d’horlogerie et horloges, presses d’imprimeries, appareils photographiques et cinématographiques, carrosses, voitures, motocyclettes, trains, bateaux et même un sous-marin, que nous nous faisons un devoir d’explorer.

La marche au supplice

Dans l’autobus donc, qui nous conduit le 6 mercredi novembre de Mudanya à Bursa, la question de la traduction surgit à nouveau et produit un moment d’intenses discussions, parfois teintée de méfiance de part et d’autres des groupes : nous, les visiteurs et eux, les autochtones. Entre le français, le turc – langue du sein et la glace – et l’arménien, Janine Altounian s’enquiert aux uns et aux autres de Set-Bachi, celui de son père et de sa grand-mère. Nous faisons de même entre le français, l’anglais et l’allemand. Ensemble, nous babélisons dans l’hétérogène, à la recherche de la rue Yéni-Mahallé, où la famille possédait quatre maisons, comme elle l’écrit dans Mémoires du génocide arménien et comme elle le redit dans un article publié après notre voyage : « L’intraduisible entre les échos chaleureux et meurtriers d’une même langue ».

Chemin faisant, nous entrerons progressivement en état d’Unheimlich dans son versant le plus sombre, le plus opaque, quand l’on voit que l’on ne voit pas. Nous sommes à l’ombilic traumatique de Bursa pourtant aimée par les premiers sultans ottomans et connue pour ses sources thermales et l’élevage de la soie jusqu’au XIXe siècle. Avant le voyage, tout en appréhendant la béance qui allait s’ouvrir en Janine, j’avais lu ceci dans le Guide Bleu de la Turquie : « Bursa, avec ses beaux monuments, mosquées et tombeaux, noyés dans les épaisses frondaisons des cyprès fusant de partout dans les cimetières et les jardins, avec ses claires maisonnettes aux toitures de tuiles, avec ses ruelles fraiches et tortueuses où chantent, de place en place, de petites fontaines, mérite d’être considérée comme l’un des lieux privilégiés du tourisme et Turquie. » Ce n’est pas cette Bursa-là, idyllique, que nous retrouvons, au contraire. De l’hôtel insipide où nous sommes descendu, nous contemplons d’abord la ville, nichée dans les montagnes d’où surgit le mont Uludağ (la « montagne des moines », aussi appelée jadis Olympe de Bithynie). Comme en rêve ? Que faisons-nous là, convoqués par le meurtre de masse et perdus dans les hauteurs éthérées ? Chacun des membres de notre petit groupe répond à son fantasme singulier, branché à l’Histoire collective, rappel des corps tombés, demeurés en nos cryptes psychiques. Les tranchées du silence lorsque roulent les têtes.

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Approche du terrible

Le 6 novembre 2013, nous nous rendons à Bursa, la première capitale ottomane, fondée à la fin du IIIe siècle av. J.-C. par Prousias 1er, le roi de Bilthynie. Évangélisée par St-André, elle devint l’une des capitales du christianisme de l’Orient.

Pour y parvenir depuis Istanbul, nous prenons le bateau et arrivons tôt le matin au port de Mudanya, situé dans le golfe de Gemlik sur la côte sud de la mer de Marmara. Pour Christian et moi, un intermède fait des chatoiements de la lumière nacrée, cristalline en même temps que légèrement diffuse. Et nous disons « oui » à ce qui se produit là en nous, durant ce voyage. Presqu’aussitôt touché terre, nous prendrons un bus pour nous retrouver dans un hôtel certes insipide, mais qui offre du lobby une vue imprenable de la ville peuplée de cyprès et lovée dans les montagnes dont le plus haut sommet (2345 m d’altitude), le mont Uludağ (ou Keşiş Dağı, « montagne des moines ») était dans l’Antiquité considéré comme l’Olympe de Mysie ou de Bithynie. Nous savons qu’à cette beauté se confondra bientôt dans la mémoire de Janine Altounian le génocide qui a frappé de plein fouet sa famille.